Les Rougon-Macquart 7 : L’Assommoir (Emile Zola)

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Attention, cet avis contient des informations qui dévoilent beaucoup de choses sur l’intrigue : si vous ne voulez pas gâcher votre plaisir, passez votre chemin 🙂

Relu une quinzaine d’années après une première lecture qui m’avait complètement tourneboulée, L’Assommoir persiste et signe. Connaissant de fait l’intrigue, – intrigue dont je m’étais d’ailleurs souvenue dans les moindres détails, c’est dire si ce roman m’avait marquée -, j’ai pu encore davantage m’émouvoir de la description magistrale que nous propose Zola de Gervaise Macquart, fille d’Antoine et petite-fille d’Adélaïde (voir La fortune des Rougon), sœur de Lisa (charcutière du Ventre de Paris), partie de Plassans avec son compagnon, Auguste Lantier, et leurs deux enfants, Claude et Etienne, pour s’installer à Paris. Cette installation va permettre, par la même occasion, de décrire plus généralement le milieu ouvrier parisien du Second Empire dans lequel elle évolue. Car il est en effet question de zingueurs, de forgerons, de blanchisseuses, de laveuses… que l’auteur nous présente par l’intermédiaire d’une plume, certes sans complaisance, mais non moins dénué de poésie et de grâce pour mieux qualifier d’une noblesse méritée des métiers considérés alors comme avilissants ou inférieurs. Je pense notamment à la scène de forge pendant laquelle nous est montré tout l’art de Goujet, forgeron perfectionniste, de fabriquer un boulon sous les yeux de Gervaise, et ce afin de la conquérir.

Il est vrai que Zola ne prend pas de gants pour montrer la misère, la violence, la crasse et la déchéance qu’elle cause parfois, le tout étant de plus raconté dans une espèce de banalité triviale, comme si cette misère était acceptée par tous comme une fatalité dont on n’arrive pas à se dépêtrer, sans qu’il n’y ait aucune forme d’indignation de la part des ouvriers qui triment pour peu, et pour de moins en moins au fil des pages.  Mais c’est sans compter sur Gervaise, jeune femme arrivant de sa province, qui sera comme un halo de lumière au milieu de cette fatalité, du moins pour un temps : elle va en effet se battre de toutes ses forces contre cette misère, et par la même occasion contre son hérédité qui ne peut que la tirer vers le vice et la folie, pour se faire une place dans son nouveau quartier, pour vivre heureuse en trompant l’adversité – en vain, malheureusement, et la chute n’en sera que plus douloureuse et insupportable -. Les coups du sort seront pour elle nombreux : de la fuite soudaine de Lantier avec une laveuse, à la mort dans d’horribles souffrances de Coupeau, zingueur qu’elle épousera ensuite et qui deviendra alcoolique après une mauvaise chute ; avec, toujours au centre, L’Assommoir du père Colombe, débit de boissons à l’alambic trônant dans toute sa majesté, à la fois attirante et repoussante, lieu catalyseur de la déchéance attendue pour les Coupeau, lieu fantastique étant lui-même un personnage à part entière du roman, comme le sera plus tard la Lison dans La bête humaine. Et la fin tragique de la jeune femme désormais quadragénaire, brisée par l’alcool, le froid et la faim, mort horriblement touchante par les mots et le lieu choisis par Zola pour ce faire, ne vient que renforcer cette idée de fatalisme de la condition ouvrière de l’époque, et l’idée même du déterminisme social qui ne peut que s’ancrer de plus en plus dans les esprits suite à la Révolution Industrielle.

Du fait de cette image tragique donnée des ouvriers, qui peut même sembler péjorative, voire caricaturale, l’on pourrait reprocher à Zola de ne les présenter que sous leur pire jour, et ainsi d’orienter le lecteur principalement en ce sens. Or le but premier de notre romancier naturaliste étant surtout, je cite, de  » peindre la déchéance fatale d’une famille ouvrière, dans le milieu empesté de nos faubourgs  » (voir la préface), il oriente certes son propos, mais pour mieux faire prendre conscience à son lectorat de la situation inacceptable dans laquelle se trouve justement une bonne partie de la population du quartier de la Goutte-d’Or, source d’inspiration et de documentation principale de L’Assommoir. Ainsi, le trait est quelque peu forcé grâce au pouvoir de la fiction, mais si peu, et c’est ce qui donne à ce roman toute sa force d’évocation, de suggestion, et plus encore de dénonciation.

Bien que je n’aie pas encore terminé de lire les 20 tomes, L’Assommoir est à mon sens la plus grande réussite des Rougon-Macquart. Je n’ai en effet jamais autant été touchée par un personnage littéraire que par Gervaise, et ce depuis plus de quinze ans : elle est pour moi la meilleure représentante des théories naturalistes de Zola quant à l’importance de l’hérédité et du milieu dans la construction d’un individu et, grâce à cela, elle en est, paradoxalement, désarmante de sincérité et de véracité.

Sous peu, ce sera en tout cas au tour d’Une page d’amour de compléter mon tableau de chasse naturaliste : va-t-il réussir à détrôner L’Assommoir ? J’en doute, mais sait-on jamais…

Date de publication originale / Dans cette édition : 1879/1971 ; Maison d’édition : Le Livre de Poche ; Nombre de pages : 576

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