Carnaval (Hector Mathis)

Sitam est de retour à Paris, à la recherche de Capu. Après un rendez-vous médical, il rejoint un de ses amis parisiens, Totor ; les deux déambulent dans la capitale jusqu’à l’aube, il part travailler ensuite… Quotidien qui a repris son ordre de marche et qui s’interrompt brutalement avec l’appel de Benji, ami d’enfance de Sitam, qui lui annonce qu’un de leur bande est mort. Après le retour à Paris, retour à la grisâtre, la banlieue, qu’il avait quittée en apprenant sa maladie, et qu’il retrouve bercée de souvenirs d’enfance et d’adolescence…

Dès les premières lignes, un sentiment d’urgence envahit le lecteur à la suite de Sitam, qui l’embarque avec perte et fracas dans son univers, d’abord celui d’un jeune homme malade, qui doit jongler avec sa maladie au jour le jour ; celui d’un jeune homme désespérément amoureux, et en cela rivé à son téléphone, attendant des nouvelles de Capu ; celui d’un jeune homme en manque de repères pour avoir quitté brutalement, il y a peu, tout ce qui le rattachait, ou presque, à son ancienne vie. Perte de repères que miment magistralement, et ce à plusieurs reprises, ses errances dans Paname :  » C’est une nuit pâle, rouge comme une guerre. En tout cas pour le moment, parce qu’on sent tout de même que l’obscurité va peser sur le monde d’un instant à l’autre. Moi je n’ai plus l’âme à rien. Je m’engouffre dans la ville sans savoir.  »

C’est également l’univers d’un jeune homme qui raconte, à la fois nostalgique et analyste, parfois même un peu critique – surtout vis-à-vis du regard porté par les autres, ceux qui ne sont pas de banlieue, sur son histoire -, son enfance et son adolescence, à travers des évènements plus ou moins longs, dans tous les cas marquants, qui les ont façonnés, lui et sa bande, dans une sorte de monde en dehors du reste :  » Siècle d’images, il ne s’agirait d’ailleurs plus que de ça. Sauf pour nous, englués dans un réel que tout le monde ignorait. […] C’était tout de même une enfance bien heureuse, pleine d’imaginaire, je sais que beaucoup de choses ont été écrites à ce sujet, mais enfin je continue, une enfance avec l’infini au bout de la rue, imaginez-vous, tout a été écrit mais rien sur celle des croque-poussière, cet infini-là on ne trouve qu’en banlieue, nulle part ailleurs et sûrement pas dans la littérature de botanistes.  »

Que ce soit pour raconter le présent, ou le passé, la plume se fait vive, tranchante, rythmée par un phrasé percutant, qui passe en un tour de main de la trivialité la plus plate, pourtant empreinte de poésie, à une forte emphase critique – seule chose que j’aurais à reprocher au récit, cette emphase parfois de trop – ; la plume se fait carnaval, mélange des registres, inversion des normes établies – tout ce que j’aime en littérature -, et la grisâtre devient littéraire, rejoint enfin le reste du monde pour un court instant, celui de la lecture. Et surtout, cette plume, elle a quelque chose qui manque encore bien trop souvent dans notre littérature – il y a bien sûr quelques grands noms, mais pas assez à mon goût -, et que je retrouve, bien plus facilement, dans la littérature anglo-américaine, ou africaine, par exemple : elle est sincère, ne cherche pas à se donner un genre pour plaire à l’intelligentsia, ou pour absolument vouloir dire autre chose, excepté le besoin de poser les tripes sur la table. Hector Mathis l’exprime bien mieux que moi :  » Le goudron je l’ai collé au cerveau, je peux pas y échapper. Certains me demandent pourquoi j’écris ça. Ce que je veux démontrer. Moi je veux rien, je sors les tripes de la viande humide. Je me contente de faire l’autopsie d’un vertige.  »

Carnaval est donc un récit que j’ai trouvé passionnant à lire, autant pour la vivacité de sa prose que pour la fraîcheur de son ton, et ce malgré les sujets abordés. Je remercie les éditions Buchet-Chastel et NetGalley de m’avoir permis de le découvrir. K.O., le premier roman de l’auteur, est désormais dans mon pense-bête ; je pense le suivre ces prochaines années, ayant été touchée par son récit, en partie autobiographique, et plus encore par son style.

Date de publication : 2020 ; Maison d’édition : Buchet-Chastel ; Nombre de pages : 224

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