Un jardin de sable (Earl Thompson)

Comme ce roman est poisseux dès les premières pages, d’une poisse vraiment collante et glauque, que je n’avais jamais rencontrée auparavant… C’est en effet la première fois – et dieu sait que j’en ai lus, des romans américains qui transpirent de réalisme crasse, de sordide, de difficilement imaginable – que je sors franchement perturbée d’une lecture, à tel point qu’il m’a parfois fallu un temps pour digérer certaines scènes. Car Jacky, le personnage principal de cette histoire, développe au fil des années un attrait impérieux pour Wilma, sa mère, attrait décrit dans les moindres détails qui ne va aller que crescendo et qui va atteindre son acmé dans le dernier quart, attrait d’une telle vraisemblance que je n’ai pas été étonnée de découvrir après coup qu’il avait de forts relents autobiographiques – d’où ma gêne encore exacerbée -. Mais en même temps, si l’on n’arrive à passer outre cet aspect malsain, et que l’on le contextualise à l’échelle du reste du roman, l’on comprend que l’histoire de Jacky, qui nous est racontée de sa naissance à son départ, avant l’âge requis, pour l’armée, ne pouvait le mener qu’à cette voie, où ce qui est considéré par tous comme une transgression semble être pour le jeune garçon comme un passage obligé de son éducation.

Et surtout, par son intermédiaire, au fil des états qu’il va traverser avec sa mère et Bill, son beau-père, après avoir quitté ses grands-parents dans le Kansas, chez qui Wilma avait laissé l’enfant durant ses premières années, c’est tout une société de laissés pour compte achevée par la Grande Dépression qui nous est contée. Ces laissés pour compte, dont la famille fait bien sûr partie, tentent de survivre comme ils le peuvent à la crise, de petits boulots en petits boulots, plus ou moins recommandables, au milieu du dénuement le plus total, de la faim, du froid, de la crasse, des addictions qui en découlent pour supporter la situation, le tout présenté via l’auteur avec force détails d’un réalisme implacable et cruel. Ce réalisme est parfois, plus encore, sublimé par des descriptions de personnages, ou certains dialogues, qui prennent, au contraire, une grandiloquence burlesque, me faisant parfois penser à certains de nos auteurs classiques, comme Scarron ou Rabelais – le grand-père de Jacky en est le plus parfait exemple, perle de langage truculent et de comportements inadéquats, foncièrement attachant et pour le garçon, et pour le lecteur -, et qui viennent ainsi contrebalancer, par le bref sourire qu’elles laissent passer au coin des lèvres, un climat bien souvent pesant.

Un jardin de sable est donc une plongée que j’ai trouvée personnellement éprouvante, bien que monumentale, dans les bas-fonds d’une société américaine des années 1930 en perdition, qui ne peut pas laisser son lecteur indemne, autant par le réalisme avec lequel sont décrits ces bas-fonds, que par les frontières morales qui sont abolies à travers eux.

Date de publication originale / Dans cette édition : 1971 / 2019 ; Langue originale : Anglais (US) ; Titre original : Garden Of Sand ; Traduction : Jean-Charles Khalifa ; Maison d’édition : Monsieur Toussaint Louverture ; Nombre de pages : 752

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