Ohio (Stephen Markley)

L’Ohio est un des états qui est passé, en une quarantaine d’années, d’un des fleurons de la Manufacturing Belt, au symbole de la désindustrialisation américaine galopante de la Rust Belt, avec le Michigan ou encore l’Illinois. Etat dans lequel nous nous retrouvons, en 2013, à New Canaan – petite ville fictive qui s’inspire de celle dans laquelle l’auteur est né -, en compagnie de quatre enfants du pays, désormais trentenaires, qui l’ont tous quittée pour des contrées plus ou moins proches. Bill Ashcraft d’abord, paradoxe du lycée à lui tout seul, à la fois populaire car meilleur joueur de l’équipe de basket et mal considéré car ayant des idées progressistes qu’il affirme haut et fort, ce qui passe mal dans l’après 11 septembre en Ohio, désormais activiste en vadrouille et en défonce constantes, rentré pour livrer un paquet mystérieux ; Stacey Moore ensuite, prof de littérature, revenue pour avoir une conversation avec la mère de son ancienne petite amie, partie sans laisser d’adresse en fin de lycée ; Dan Eaton, jeune homme brillant qui a choisi l’armée à la fin de ses études, y a perdu un œil et ses illusions, et qui fait son retour en ville pour renouer avec celle qui l’a quitté en raison de ce choix ; Tina Ross, enfin, partie à quelques kilomètres de sa ville natale, y retourne pour exorciser un passé qui la tourmente depuis la fin du lycée ; et tout autour, qui vont sillonner le récit de leurs évocations ou de leurs présences, les nombreux fantômes de leurs amis de lycée, morts, disparus, ou encore radicalement transfigurés par la déchéance de leur ville en à peine dix ans.

Il y a quelque chose du premier cinéma d’Inarritu dans ce roman qui raconte avec force la fin du rêve américain pour les classes moyennes de ces états désindustrialisés, avec nos quatre personnages qui se connaissent et se croisent, sans parfois se voir ou se reconnaître, pour mieux se retrouver par la suite, dans cette nuit américaine pendant laquelle de nombreux cadavres enfouis vont remonter à la surface.

Croisement des existences qui donne lieu, par l’intermédiaire de fils narratifs parfaitement imbriqués, à raconter le passé de chacun, en lien avec celui des autres, pour mieux comprendre son présent, et la raison de son retour à New Canaan ce même soir d’été. Passés d’une vie lycéenne qui renvoient malheureusement à une banalité terrible, de plus en plus terrible au fil des pages, dans une Amérique, tout autant que la majorité des personnages de ce roman, en proie à la désillusion et au désespoir, ce qui se confirme et s’accentue dix ans plus tard, avec l’explosion de la consommation de drogues et d’alcool, ou encore l’augmentation des violences, dans ces contrées livrées à elles-mêmes. Histoires remarquablement construites, d’une grande profondeur psychologique, qui renvoient donc à l’Histoire, dans toute sa complexité et sa noirceur, dans la plus pure tradition romanesque américaine – à laquelle s’ajoute une petite pointe de roman noir, ici franchement bienvenue pour parfaire l’imbrication des diverses histoires -.

Un premier roman somme toute magistral quant à son évocation de l’Amérique profonde des années 2000 et sa construction narrative maîtrisée, mais que j’ai malgré tout trouvé assez calibré littérature américaine en mode « creative writing » quant au style, ce que j’ai déjà regretté dans plusieurs autres romans contemporains dernièrement…

Date de publication originale / Dans cette édition : 2018 / 2020 ; Langue originale : Anglais (US) ; Titre original : Ohio ; Traduction : Charles Recoursé ; Maison d’édition : Albin Michel ; Nombre de pages : 540

2 réflexions sur « Ohio (Stephen Markley) »

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