Requiem pour une apache (Gilles Marchand)

Wild Elo, de son surnom d’artiste alors qu’il était encore sous les feux des projecteurs avant de terminer dans le creux de la vague après quelques albums, choisit de se retrancher dans un hôtel par lequel le propriétaire, Jésus, a fondé malgré lui, une communauté de laissés pour compte : Marcel, le catcheur en retraite forcée, qui n’a plus toute sa tête ; Pierre, l’architecte visionnaire qui s’est laissé dévorer par un projet démesuré qui lui a fait réaliser des transactions condamnables, et vite condamnées ; Bonnie and Clyde, couple d’anciens taulards qui veut avant tout, désormais, se faire discret ; Antonin, jeune homme perdu dans un monde pas fait pour lui, inventeur du Bizarrotron – pour n’en citer que quelques-uns, et laisser à chacun la possibilité de la découverte des autres. Quand il décide de prendre la plume, c’est pour raconter l’histoire d’une naissance, ou plutôt d’une renaissance, qui a eu lieu dans cet hôtel, celle de Jolène, une « apache » qui, un jour, a simplement décidé de dire « non » aux incivilités banales et quotidiennes faites à ceux pour qui le reste de la société ne considère pas que les égards soient un passage obligé pour que leur monde tourne rond. Par ce non, Jolène, qui avait au départ simplement choisi de venir boire quotidiennement un verre et d’écouter sur un juke-box la chanson de Dolly Parton qui lui vaut son surnom dans cet hôtel, va devenir une légende, et élargir, bien aussi malgré elle, la communauté originelle pour en faire le lieu de toutes les acceptations, de toutes les marges, jusqu’au drame finalement attendu…

Et c’est cette légende, comme n’importe quelle légende digne des plus grands héros de l’Histoire ou de la littérature, que Wild Elo s’évertue à nous conter : de la naissance de Jolène dans une famille qui va vaciller jusqu’à sombrer en raison de l’alcoolisme du père, jusqu’à son arrivée imprévue dans l’hôtel qui va la mener à la gloire, en passant par ses nombreuses expériences, professionnelles, personnelles… qui la mèneront plutôt vers la voie de la dévalorisation constante, l’artiste devenu ringard nous dresse un portrait riche, touchant, non dénué d’humour et de tendresse, d’un personnage qu’il admire, au même titre que tous ses compagnons de communauté, qu’il décrira de la même façon au fil du récit, de même qu’il se décrira aussi.

Passé et présent, réalisme et fantastique, références littéraires, culturelles et musicales ancrant le récit dans une atmosphère très rock, nous ramenant notamment dans les années 60 et 70, tout se mêle à merveille et donne lieu à un roman rafraîchissant, qui donne la parole d’une manière originale à ceux qui sont en marge : plutôt que de faire de cette marge une faiblesse et une fatalité, comme c’est le cas dans la majorité des œuvres qui traitent de ce thème, le plus souvent via un regard sociologique assez sombre, Gilles Marchand en fait une force qui galvanise et transcende, via un regard au contraire bienveillant et lumineux, qui nous rend immédiatement tous ses personnages attachants – même si, finalement, le réalité du monde finira par rattraper cette étrange société créée sous l’impulsion de l’apache au destin détonnant.

Requiem pour une apache est donc un belle découverte, assez inattendue, que je ne regrette pas d’avoir faite, surtout en cette période de morosité ambiante.

Date de publication : 2020 ; Maison d’édition : Aux Forges de Vulcain ; Nombre de pages : 414

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