Poésie du mois : Mars => Henri Michaux, Plume, précédé de Lointain intérieur (Extrait 2)

Quittant le balcon où défilait le Monde, quand il faut rentrer sans arcades, dans la gueule froide de la journée grignoteuse, devant les centaines de boîtes qu'il faut remplir précipitamment, quand il faut quitter le grand vide admirable où l'on avait séjour...
Tristesse du réveil ! 
Il s'agit de redescendre, de s'humilier. 

L'homme retrouve sa défaite : le quotidien. 
Ayant perdu les témoins de sa splendeur, il ne sait que dire. Il peut même passer pour un imbécile, un médiocre, un homme de rien, cependant qu'il y a peu d'instants encore, il se trouvait entre les Majestés, lui-même sur un trône, parmi les souverains masqués et qu'en grande pompe le suivaient ses gens, tandis que s'élevant toujours plus haut, plus haut encore, il abordait à la plate-forme suprême, où, seul, le son des grandes trompettes de la victoire pouvait le rejoindre. 

C'est fini. En vain, le pauvre remonta d'un élan irrésistible le cours de son destin. En vain, il s'éleva. 
Il lui faut en un instant, et incertain s'il la reverra jamais, quitter sa vraie famille, les célestes siens, pour revenir parmi les étrangers qui se disent ses proches et qui ne le connaissent pas. 

Il regarde autour de lui. Il se sent accablé.
La journée le reprend comme un train omnibus prend sa charge de journaliers. Allons, en route ! Et il lui faut s'éloigner. 
Cependant, il se demande comment il pourrait rentrer dans le paradis perdu (et qu'importe que ce soit parfois un enfer). 
Il médite l'évasion, car les "mous" sont les "durs", ne se laissent ni vaincre, ni convaincre, et se reforment entiers et agrandis sous la botte.

Tous les moyens lui sont bons. Pas besoin d'opium. Tout est drogue à qui choisit pour y vivre l'autre côté.

Attaquant son cœur à grands coups de café, ou même simplement de fatigue, ou même simplement d'imagination et du fluide intense de son désir, il décolle.
Il regarde ensuite le monde des objets immobiles, mais qui commencent à chanter, à tenir la note.
Les immeubles des boulevards, comme appelés à devenir d'immenses vaisseaux, commencent à se caréner.  

D'autres voûtes entre les voûtes des monuments se mettent à osciller lentement.
Des plafonds descendent continuellement des plafonds... et sans remonter jamais. 
Des visages émanés de son propre visage, partout le regardent. 

Ses tempes chantent haut, en ténor. Cependant que les agrès intérieurs se raidissent.

Dans la tempête, il entend le Monde, comme il sonne vraiment. Oh ! Qu'il résonne étrangement ! Il le voit aussi, comme il est, jaune, essentiellement jaune et mêlé d'un peu de boue et d'ocre. 
Il est dans la trajectoire et la vie prend un tout autre sens. Chacun est après une autre chandelle. C'est la poursuite vertigineuse, et il n'est pas de pont dans un tourbillon. 
Son cœur se met à sauter comme une balle. 
En sa poitrine c'est à présent le barattement du lac de l'émotion.
Comme des bulles, des horizons toujours nouveaux apparaissent, croissent, se dilatent, crèvent, réapparaissent, s'étirent, se dilatent, et encore, et encore...
Progressivement et rapidement formées des cuirasses de frissons maintenant l'isolent, comme son idée profonde isole le somnambule et le retire de la nuit, de ses pièges et de son grave défaut de lumière.
Dans le calme parfait qui précède les apparitions, son être galvanisé attend la révélation. (Celle-ci vient ou ne vient pas, étant sous une autre dépendance.) De toute façon, le versant est bientôt dépassé, car il y a toujours un versant, et il retombe. 
Ce redoublement de fatigue, quoique au premier abord décevant, lui est une nouvelle occasion de lâcher pied et de déserter l'odieux compartimentage du monde.
Capitaine à la débâcle, il détruit les derniers échafaudages, il nivelle tout dans la cendre, il accomplit la ruine. 
C'est ainsi qu'il aura été un grand bâtisseur. Sans remuer un doigt, il aura été un grand aventurier.
Ni but, ni buter, il faut savoir dévaler.
C'est le jeu de la pierre qui roule. 

Il ouvre la fenêtre. Un instant après, il revient de plusieurs heures de vol. Tel est le Temps pour lui. Telle est sa vie.  

Henri Michaux, « L’insoumis » dans Lointain intérieur

Plume, précédé de Lointain intérieur (1938), éditions Poésie/Gallimard

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