Des souris et des hommes (John Steinbeck)

Puisque j’ai relu le roman de John Steinbeck par l’intermédiaire de la version illustrée par Rebecca Dautremer, j’en profite pour en publier mon avis, mais de manière distincte, l’œuvre romanesque et l’œuvre graphique méritant à mon sens chacune le sien propre.

Roman lu maintes et maintes fois, en effet, puisque travaillé avec mes classes de troisième, en alternance avec La ferme des animaux de George Orwell, sans pourtant jamais n’en ressentir le moindre ennui, ne serait-ce que grâce à cette magnifique description de la vallée de la Salinas, comme sait si bien les faire Steinbeck, qui introduit l’histoire de George Milton et de Lennie Small. Description apaisée et apaisante, laissant toute sa place à la beauté de la nature, qui permet aux deux hommes, alors en direction d’une nouvelle exploitation agricole pour travailler, puisqu’ils sont saisonniers, – et saisonniers de la Grande Dépression, ce n’est pas chose aisée-, de prendre un moment pour se reposer. Lieu apaisant qui leur donne la possibilité de nous présenter leur rêve : posséder leur propre ferme, enfin vivre comme des rentiers, c’est-à-dire travailler pour eux-mêmes, avoir le temps d’avoir des loisirs, finalement vivre, tout simplement. Lieu apaisant qui sera de nouveau au centre du roman, mais cette fois en sa conclusion, dans une scène qui nouera au contraire tragiquement le destin de ces deux amis qui détonnent dans le milieu, du fait de cette étrange amitié.

Parce que Des souris et des hommes, c’est avant tout l’histoire d’une amitié, inattendue de prime abord, puisque George choisit de prendre en charge Lennie à la mort de la tante de celui-ci. Lennie est en effet incapable de se prendre en charge seul : esprit diminué depuis sa naissance, il est un enfant dans un corps massif, un gentil géant qui n’a pas conscience de sa force, encore moins de ses actes, qui aime toucher plus que tout ce qui est doux, et qui a de fait besoin de quelqu’un pour l’empêcher de provoquer des incidents. Jusqu’au drame qui se produira, comme l’on peut s’y attendre dès les premiers chapitres, et qui nous renverra donc au lieu du commencement. George, particulièrement malin, parvient tant bien que mal à empêcher ces incidents, protège Lennie jusqu’à en être parfois sec et brutal verbalement avec lui, et leur permet de travailler régulièrement, en maintenant son ami dans l’illusion du projet qui les tient à cœur d’exploitation de leur propre ferme.

Mais un roman de Steinbeck ne serait pas un roman de Steinbeck s’il ne s’accompagnait pas, derrière cette histoire d’amitié qui prend un tour dramatique, d’une description hyperréaliste d’une époque, ici en nous présentant les conditions de vie de ceux qui ont subi la Grande Dépression de plein fouet : via l’histoire de George et de Lennie, il nous conte en effet celle des saisonniers, allant de ferme en ferme dans tous les Etats-Unis, à la recherche de travail, ou encore de quoi pouvoir se nourrir et dormir au chaud. Des dialogues, toujours d’un grand dynamisme et d’une grande justesse, éminemment théâtraux, jusqu’aux portraits des saisonniers – Slim, Crooks, Carlson, Candy… – de la ferme du Patron et de son fils Curley réalisés dans les moindres détails, l’on vit leur quotidien aux heures près, attendant avec inquiétude le moment où le destin de nos deux amis va basculer. L’on découvre le roulement des tâches, les moments de détente, les discussions parfois vives et tendues, les autres amitiés, ou au contraire inimitiés, la cruauté et le racisme de certains et le cynisme d’autres, dans tous les cas un climat de désillusion dans lequel l’on décide de profiter de l’instant présent, puisque l’on n’a que cela, pour survivre.

Drame en attente tout du long du récit, description d’un univers de la désillusion de plus en plus prégnante, tout ceci est magistralement orchestré par le choix du romancier de la brièveté, qui ne rend les choses qu’encore plus puissantes et tragiques, comme s’il était inutile de s’attarder sur les évènements, puisqu’ils auront de toute façon lieu ainsi, peu importe la meilleure volonté du monde de chacun pour les empêcher. Terrible tristesse que ce roman, de fait, d’une beauté désespérée dont l’on ne peut que sortir touché : le dernier chapitre est l’un des plus émouvants que je n’ai jamais lus, et qui est resté, dès la première lecture, ancré dans mon esprit comme le meilleur symbole de l’amitié indéfectible de George pour Lennie, même si parfait symbole d’un monde essentiellement violent et cruel qui le mène à cette extrémité.

Date de publication originale : 1937 ; Langue originale : Anglais (US) ; Titre original : Of Mice And Men ; Traduction : Maurice Edgar Coindreau

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