Défriche coupe brûle (Claudia Hernandez)

Histoire de trois générations de femmes, dans un espace-temps dont les contours restent flous, exceptée l’évocation de Paris – même si l’on comprend facilement qu’il y est question du Salvador, et de la guerre civile qui y a éclaté entre 1979 et 1992 -, Défriche coupe brûle nous fait nous confronter à une narration tout aussi floue, du fait du mélange des temporalités, mais aussi du fait de l’imprécision complète existant entre les femmes évoquées, chacune étant la mère, la fille, la sœur… sans avoir une identité à part entière qui faciliterait leur reconnaissance, et donc la compréhension du récit. Est-ce une façon, non seulement d’insister sur le fait que cette histoire est celle, finalement, de toutes les femmes, donnant au roman un caractère fabuleux – au sens de fable -, bien que le récit des évènements soit tout sauf extraordinaire, mais plus encore de symboliser la place de la femme dans la société, qui n’est qu’une mère, une sœur parmi d’autres, et n’a aucune raison d’être identifiée autrement ?

Dans tous les cas, le roman nous conte les violences faites aux femmes, qu’elles soient d’ordre physique, moral, ou sociétal, avec beaucoup de force, de réalisme, d’empathie, et ce par un mélange paradoxal de descriptions de scènes de la vie quotidienne on ne peut plus communes – même lorsqu’il est question des rebelles cachés dans la montagne pendant la guerre, et dont l’une des femmes fera partie – et d’explorations fouillées des sentiments et sensations qui donnent corps et profondeur à chaque femme du récit. Violences subies, en temps de guerre comme en temps de paix, autant en lien avec leur féminité qu’avec leur maternité, violences qui peuvent, au travers des scènes quotidiennes racontées, paraître pour certaines, elles aussi, banales, comme faisant partie des meubles de la condition féminine. Violences qui font d’elles des êtres subalternes malgré la place centrale qu’elles occupent, et dans la société, et dans la famille, qu’elles ont parfois occupée aussi pendant la guerre. Et c’est ce qui, à mon sens, rend le propos si fort dans ce roman : les choses nous sont racontées dans leur plus parfaite banalité, ne les rendant qu’encore plus indignes et inacceptables.

Ces générations de femmes, que Claudia Hernandez choisit de nous conter, ce sont des combattantes, chacune à sa manière, en ce qu’elles refusent la condition qui leur est imposée, en ce qu’elles prennent, métaphoriquement ou non, les armes, pour reprendre leur juste place dans la société patriarcale qui veut les reléguer le plus bas possible. Ce sont des femmes qui se construisent sans l’homme, et qui de fait détonnent et scandalisent au sein de cette société patriarcale. Finalement, bien qu’elles n’aient pas d’identité à proprement parler au début du roman, elles la gagnent au fur et à mesure, en même temps que le lecteur parvient de plus en plus facilement à les distinguer comme des individus à part entière, grâce à ces postures de combattantes, envers et contre tout. Et c’est particulièrement réussi.

Je remercie les éditions Métailié et NetGalley pour cette nouvelle découverte.

Date de publication originale / Dans cette édition : 2017 / 2021 ; Langue originale : Espagnol (Salvador) ; Titre original : Roza tumba quema ; Traduction : René Solis ; Maison d’édition : Métailié ; Nombre de pages : 304

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