Blonde (Joyce Carol Oates)

Sans connaître de fond en comble la vie de Marilyn Monroe, l’on peut en pressentir avec facilité le potentiel romanesque, et c’est ce dont Joyce Carol Oates, s’est en effet servi, à mon sens, pour écrire Blonde.

A partir de recherches et lectures faites sur Norma Jeane Baker, cette jeune femme qui deviendra, après la Seconde Guerre Mondiale, une icône hollywoodienne bien malgré elle, l’autrice va en effet combler les blancs, tisser le canevas d’une existence devenue mythe, au gré des films joués et des rencontres amoureuses qui ont mené l’actrice à sa mort tragique, et recréer sa propre vision de Marilyn.

Le roman, somme de plus de 1000 pages, organise le récit chronologiquement, remontant jusqu’à la naissance de Norma Jeane, le berceau névrotique dans lequel elle a d’abord grandi, avec une mère diagnostiquée schizophrène à tendance paranoïde qui sera finalement internée, un père inconnu, et des familles d’accueil dans lesquelles elle vivotera et desquelles elle échappera par un mariage prématuré, à seize ans. Il s’arrête, bien entendu, sur le début, assez chaotique, de sa carrière, entremêlé d’aventures amoureuses plus ou moins malheureuses, puis, plus longuement, sur la célébrité inespérée, lorsqu’elle devient, par l’entremise de ses producteurs, Marilyn, sur les mariages avec des grands noms, qui se termineront eux aussi malheureusement, sur son besoin de théâtre, sur sa mort, aussi soudaine qu’attendue, finalement préparée par les nombreuses pages qui précèdent, et par la vie qui nous y est contée, vie à la fois réelle par des grandes étapes symboliques, mais aussi, et surtout, fictive, par l’image que veut nous en donner l’autrice.

Car c’est toute la réussite de ce gigantesque roman : raconter Norma Jeane / Marilyn dans toute sa véracité et sa vraisemblance, en partant de la réalité de son histoire. Pour cela, donner la parole à son corps, source de toutes les convoitises, mais plus encore à son cœur et à son âme, déchirés de plus en plus violemment, au fil des années, par la dualité qui s’instaure entre Marilyn, l’icône sulfureuse, à qui l’on reconnaît toutes les fautes et tous les excès, de qui l’on fait l’amante de tous les hommes les plus célèbres et célébrés d’Hollywood, mais que l’on ne peut qu’aduler par son talent génial face caméra – les chapitres renvoyant aux tournages des divers films dans lesquels elle a joués sont exceptionnels -, et son ombre, Norma Jeane, jeune femme en désir d’une vie rangée, d’une famille qu’elle ne pourra jamais avoir, et qui a bien du mal, souvent, à porter sur ses épaules cette Marilyn qui a fini par la supplanter, et qui va finir par la faire basculer du côté de la folie médicamenteuse – les chapitres racontant la fin de sa vie sont eux aussi exceptionnels de ce point de vue -. Cette dualité, bien sûr, sera aussi au cœur de ses relations amoureuses, ponctuant le récit par un temps laissé à la description des grandes rencontres de sa vie, accompagnée d’une mise à nu de chacun de ses grands amours, qui prennent la parole également, via des flux de conscience eux aussi remarquables, afin de raconter leur Marilyn / Norma Jeane. Ainsi s’entremêlent les multiplicités de points de vue, de scènes réelles ou fictives, avec au centre toujours, Blonde, celle qui est devenue autre au péril de son existence.

Je pourrais encore en dire beaucoup sur ce roman, à tel point il m’a plu, fascinée que j’ai pu être par la capacité incroyable de Joyce Carol Oates à redonner littérairement vie à ce personnage lui-même fascinant, sans à aucun moment omettre le sordide, le terrible, le tragique, qui a fini par mener Marilyn Monroe à sa perte. C’est aussi une autre réussite de ce roman, en effet : montrer les ravages de la célébrité, qui touchent encore plus férocement les femmes, jugées principalement sur leur physique, plus que sur leur esprit – ce qui est encore le cas aujourd’hui, quand l’on voit combien il est bien plus difficile, pour une actrice que pour un acteur, de continuer à vraiment faire carrière après cinquante ans, à talent égal voire supérieur. Sex-symbol dans la réalité, Marilyn Monroe devient finalement, par l’intermédiaire de ce roman, davantage le symbole d’une féminité outragée, bâillonnée, mise dans le moule des desiderata masculins, ceux d’un corps fantasmé à qui il faut donner vie, surtout pas d’une intelligence qui viendrait risquer de les concurrencer.

Date de publication originale / Dans cette édition : 2000 / 2002 ; Langue originale : Anglais (US) ; Titre original : Blonde ; Traduction : Claude Seban ; Maison d’édition : Le Livre de Poche ; Nombre de pages : 1110

6 réflexions sur « Blonde (Joyce Carol Oates) »

  1. Je n’ai toujours pas lu Joyce Carol Oates… j’ai son livre des martyrs américains dans ma PAL mais le temps conjugué au nombre de pages fait que je repousse ! Celui ci m’a l’air consistant aussi, 1000 pages, dis donc. Mais le sujet est intéressant et doit proposer une plongée grandiose dans le Hollywood de cette époque. Sachant qu’en plus tu as adoré… Autant de raisons pour le noter 🙂 merci !

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    1. Plongée grandiose, peut-être pas, plutôt terrifiante, dans tous les cas passionnante. Moi c’est l’inverse, c’est Le livre des martyrs américains qui est dans mon pense-bête 😉

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