Au temps des requins et des sauveurs (Kawai Strong Washburn)

Pour la famille Flores, ce qui était une excursion qui aurait pu finir en drame se terminera en miracle, mais était-ce pour le mieux, finalement ? En effet, alors qu’en 1995, le cadet, Nainoa, tombe dans l’océan, assuré d’une mort certaine par la présence de nombreux requins autour de lui, est ramené au contraire à sa famille avec délicatesse par l’un d’entre eux, ses parents y voient un signe favorable des divinités hawaïennes pour leur avenir, alors qu’ils ont dû quitter l’île d’Hawaï pour s’installer sur l’île d’Oahu, à proximité d’Honolulu, afin de démarrer une nouvelle vie faite de plus de travail et de moins de pauvreté. Les enfants grandissent, deviennent adolescents, les parents fondent très vite tous leurs espoirs sur Noa, au détriment de Dean, l’aîné, et de Kaui, la benjamine, chacun tentant de trouver sa place dans l’ombre de son frère, au destin béni, donc forcément exceptionnel. Et chaque enfant, quelques années encore plus tard – l’on passe de 1995 à 2004 en moins d’une centaine de pages -, ira suivre son bout de chemin, dans divers autres états américains, tentant de garder unie une famille qui a déjà bien du mal à l’être depuis l’excursion, jusqu’à un nouvel évènement qui aura, de nouveau, des répercussions sur tous.

Certes, ce qui est présenté ici, dans les grandes lignes – et même si ma présentation semble précise, elle n’en raconte que peu, je tiens à rassurer les potentiels lecteurs, ce n’est pas dans mon habitude de révéler des pans importants d’une intrigue -, correspond parfaitement au principe d’une narration multiple, mêlant voix et temporalités diverses, comme savent si bien le faire les romanciers américains depuis une dizaine d’années. Mais, comme cela est trop souvent le cas, et de plus en plus souvent à mon sens, cette narration est ici d’un artifice assez grossier, semblant forcer le récit pour le faire tenir dans la case obligée du roman choral, avec des chapitres commençant par dates, lieux, et noms des personnages à l’appui, suivant toujours plus ou moins le même ordre, et le même nombre, d’apparitions au fil des parties, sans que cela ne soit vraiment nécessaire pour savoir qui est qui au fil du récit.

Par la description qu’il nous fait d’une famille sans cesse sur le fil du rasoir, et pas seulement financièrement, toujours dans l’entre-deux, et de ses traditions séculaires hawaïennes, au plus proche d’une nature sensible, vivante, puissamment fantastique et poétique, et de ses nécessités, pour les parents, à devoir, très prosaïquement, travailler comme des bêtes de somme pour simplement survivre, voire tenter de sortir sa progéniture du marasme qu’est devenue Hawaï pour une partie des locaux, au-delà de tout idéalisme touristique de carte postale, pour qui l’archipel rime plutôt avec pauvreté, chômage, précarité massifs, ce roman avait tout pour être d’une grande force d’évocation, mêlant avec virtuosité les antagonismes de chaque personnage, et dans le même temps d’Hawaï même. Mais la construction narrative évoquée précédemment m’a vraiment empêchée d’être pleinement emmenée par l’histoire de cette famille, comme si cette histoire perdait ainsi une partie de sa beauté et de son souffle tragiques, engoncée comme elle l’est d’un carcan stylistique devenu trop banal.

Je remercie les éditions Gallimard et Babelio de m’avoir permis de découvrir ce roman en avant-première, sa publication étant prévue pour le 26 août.

Date de publication originale / Dans cette édition : 2020 / 2021 ; Langue originale : Anglais (US) ; Titre original : Sharks in the Time of Saviors ; Traduction : Marc Recoursé ; Maison d’édition : Gallimard ; Nombre de pages : 418

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